Ïðèîáðåñòè Êóðñ Çíàòîê

Alexandre Dumas
Le Comte de Monte-Cristo
6 volumes
C. Lévy, 1889.

CINQUIÈME VOLUME
XVII
L’AVEU. (cont.)

Morrel secoua tristement la tête.

— Je vous dis d’espérer ! me comprenez-vous ? s’écria Monte-Cristo. Sachez bien que jamais je ne mens, que jamais je ne me trompe. Il est midi, Maximilien, rendez grâce au ciel de ce que vous êtes venu à midi au lieu de venir ce soir, au lieu de venir demain matin. Écoutez donc ce que je vais vous dire, Morrel : il est midi ; si Valentine n’est pas morte à cette heure, elle ne mourra pas.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Morrel, moi qui l’ai laissée mourante !

Monte-Cristo appuya une main sur son front.

Que se passa-t-il dans cette tête si lourde d’effrayants secrets ?

Que dit à cet esprit, implacable et humain à la fois, l’ange lumineux ou l’ange des ténèbres ?

Dieu seul le sait !

Monte-Cristo releva le front encore une fois, et cette fois il était calme comme l’enfant qui se réveille.

— Maximilien, dit-il, retournez tranquillement chez vous ; je vous commande de ne pas faire un pas, de ne pas tenter une démarche, de ne pas laisser flotter sur votre visage l’ombre d’une préoccupation ; je vous donnerai des nouvelles ; allez.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Morrel, vous m’épouvantez, comte, avec ce sang-froid. Pouvez-vous donc quelque chose contre la mort ? Êtes-vous plus qu’un homme ? Êtes-vous un ange ? Êtes-vous un Dieu ?

Et le jeune homme, qu’aucun danger n’avait fait reculer d’un pas, reculait devant Monte-Cristo, saisi d’une indicible terreur.

Mais Monte-Cristo le regarda avec un sourire à la fois si mélancolique et si doux, que Maximilien sentit les larmes poindre dans ses yeux.

— Je peux beaucoup, mon ami, répondit le comte. Allez, j’ai besoin d’être seul.

Morrel, subjugué par ce prodigieux ascendant qu’exerçait Monte-Cristo sur tout ce qui l’entourait, n’essaya pas même de s’y soustraire. Il serra la main du comte et sortit.

Seulement, à la porte, il s’arrêta pour attendre Baptistin, qu’il venait de voir apparaître au coin de la rue Matignon, et qui revenait tout courant.

Cependant, Villefort et d’Avrigny avaient fait diligence. À leur retour Valentine était encore évanouie, et le médecin avait examiné la malade avec le soin que commandait la circonstance et avec une profondeur que doublait la connaissance du secret.

Villefort suspendu à son regard et à ses lèvres, attendait le résultat de l’examen. Noirtier, plus pâle que la jeune fille, plus avide d’une solution que Villefort lui-même, attendait aussi, et tout en lui se faisait intelligence et sensibilité.

Enfin, d’Avrigny laissa échapper lentement :

— Elle vit encore.

— Encore ! s’écria Villefort ; oh ! docteur, quel terrible mot vous avez prononcé là !

— Oui, dit le médecin, je répète ma phrase : elle vit encore, et j’en suis bien surpris.

— Mais elle est sauvée ? demanda le père.

— Oui, puisqu’elle vit.

En ce moment le regard de d’Avrigny rencontra l’œil de Noirtier, il étincelait d’une joie si extraordinaire, d’une pensée tellement riche et féconde, que le médecin en fut frappé.

Il laissa retomber sur le fauteuil la jeune fille, dont les lèvres se dessinaient à peine, tant pâles et blanches elles étaient, à l’unisson du reste du visage, et demeura immobile et regardant Noirtier, par qui tout mouvement du docteur était attendu et commenté.

— Monsieur, dit alors d’Avrigny à Villefort, appelez la femme de chambre de mademoiselle Valentine, s’il vous plaît.

Villefort quitta la tête de sa fille qu’il soutenait, et courut lui-même appeler la femme de chambre.

Aussitôt que Villefort eut refermé la porte, d’Avrigny s’approcha de Noirtier.

— Vous avez quelque chose à me dire ? demanda-t-il.

Le vieillard cligna expressivement des yeux, c’était, on se le rappelle, le seul signe affirmatif qui fût à sa disposition.

— À moi seul ?

— Oui, fit Noirtier.

— Bien, je demeurerai avec vous.

En ce moment Villefort rentra, suivi de la femme de chambre ; derrière la femme de chambre marchait madame de Villefort.

— Mais qu’a donc fait cette chère enfant ? s’écria-t-elle ; elle sort de chez moi, et elle s’est bien plainte d’être indisposée, mais je n’avais pas cru que c’était sérieux.

Et la jeune femme, les larmes aux yeux, et avec toutes les marques d’affection d’une véritable mère, s’approcha de Valentine, dont elle prit la main.

D’Avrigny continua de regarder Noirtier, il vit les yeux du vieillard se dilater et s’arrondir, ses joues blémir et trembler : la sueur perla sur son front.

— Ah ! fit-il involontairement, en suivant la direction du regard de Noirtier, c’est-à-dire en fixant ses yeux sur madame de Villefort, qui répétait :

— Cette pauvre enfant sera mieux dans son lit. Venez, Fanny, nous la coucherons.

M. d’Avrigny, qui voyait dans cette proposition un moyen de rester seul avec Noirtier, fit signe de la tête que c’était effectivement ce qu’il y avait de mieux à faire, mais il défendit qu’elle prît rien au monde que ce qu’il ordonnerait.

On emporta Valentine, qui était revenue à la connaissance, mais qui était incapable d’agir et presque de parler, tant ses membres étaient brisés par la secousse qu’elle venait d’éprouver. Cependant elle eut la force de saluer d’un coup d’œil son grand-père, dont il semblait qu’on arrachât l’âme en l’emportant.

D’Avrigny suivit la malade, termina ses prescriptions, ordonna à Villefort de prendre un cabriolet, d’aller en personne chez le pharmacien faire préparer devant lui les potions ordonnées, de les rapporter lui-même et de l’attendre dans la chambre de sa fille.

Puis, après avoir renouvelé l’injonction de ne rien laisser prendre à Valentine, il redescendit chez Noirtier, ferma soigneusement les portes, et après s’être assuré que personne n’écoutait :

— Voyons, dit-il, vous savez quelque chose sur cette maladie de votre fille ?

— Oui, fit le vieillard.

— Écoutez, nous n’avons pas de temps à perdre, je vais vous interroger et vous me répondrez.

Noirtier fit signe qu’il était prêt à répondre.

— Avez-vous prévu l’accident qui est arrivé aujourd’hui à Valentine ?

— Oui.

D’Avrigny réfléchit un instant ; puis se rapprochant de Noirtier :

— Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, ajouta-t-il, mais nul indice ne doit être négligé dans la situation terrible où nous sommes. Vous avez vu mourir le pauvre Barrois ?

Noirtier leva les yeux au ciel.

— Savez-vous de quoi il est mort ? demanda d’Avrigny en posant sa main sur l’épaule de Noirtier.

— Oui, répondit le vieillard.

— Pensez-vous que sa mort ait été naturelle ?

Quelque chose comme un sourire s’esquissa sur les lèvres inertes de Noirtier.

— Alors l’idée que Barrois avait été empoisonné vous est venue ?

— Oui.

— Croyez-vous que ce poison dont il a été victime lui ait été destiné ?

— Non.

— Maintenant pensez-vous que ce soit la même main qui a frappé Barrois, en voulant frapper un autre, qui frappe aujourd’hui Valentine ?

— Oui.

— Elle va donc succomber aussi ? demanda d’Avrigny en fixant son regard profond sur Noirtier.

Et il attendit l’effet de cette phrase sur le vieillard.

— Non, répondit-il avec un air de triomphe qui eût pu dérouter toutes les conjectures du plus habile devin.

— Alors vous espérez ? dit d’Avrigny avec surprise.

— Oui.

— Qu’espérez-vous ?

Le vieillard fit comprendre des yeux qu’il ne pouvait répondre.

— Ah ! oui, c’est vrai, murmura d’Avrigny.

Puis revenant à Noirtier :

— Vous espérez, dit-il, que l’assassin se lassera ?

— Non.

— Alors, vous espérez que le poison sera sans effet sur Valentine ?

— Oui.

— Car je ne vous apprends rien, n’est-ce pas, ajouta d’Avrigny, en vous disant qu’on vient d’essayer de l’empoisonner ?

Le vieillard fit signe des yeux qu’il ne conservait aucun doute à ce sujet.

— Alors, comment espérez-vous que Valentine échappera ?

Noirtier tint avec obstination ses yeux fixés du même côté ; d’Avrigny suivit la direction de ses yeux, et vit qu’ils étaient attachés sur une bouteille contenant la potion qu’on lui apportait tous les matins.

— Ah ! ah ! dit d’Avrigny, frappé d’une idée subite, auriez-vous eu l’idée…

Noirtier ne le laissa point achever.

— Oui, fit-il.

— De la prémunir contre le poison…

— Oui.

— En l’habituant peu à peu…

— Oui, oui, oui, fit Noirtier, enchanté d’être compris.

— En effet, vous m’avez entendu dire qu’il entrait de la brucine dans les potions que je vous donne ?

— Oui.

— Et en l’accoutumant à ce poison, vous avez voulu neutraliser les effets d’un poison ?

Même joie triomphante de Noirtier.

— Et vous y êtes parvenu en effet ! s’écria d’Avrigny. Sans cette précaution, Valentine était tuée aujourd’hui, tuée sans secours possible, tuée sans miséricorde ; la secousse a été si violente ! mais elle n’a été qu’ébranlée, et cette fois du moins Valentine ne mourra pas.

Une joie surhumaine épanouissait les yeux du vieillard, levés au ciel avec une expression de reconnaissance infinie.

En ce moment Villefort rentra.

— Tenez, docteur, dit-il, voici ce que vous avez demandé.

— Cette potion a été préparée devant vous ?

— Oui, répondit le procureur du roi.

— Elle n’est pas sortie de vos mains ?

— Non.

D’Avrigny prit la bouteille, versa quelques gouttes du breuvage qu’elle contenait dans le creux de sa main et les avala.

— Bien, dit-il, montons chez Valentine, j’y donnerai mes instructions à tout le monde, et vous veillerez vous-même, monsieur de Villefort, à ce que personne ne s’en écarte.

Au moment où d’Avrigny rentrait dans la chambre de Valentine, accompagné de Villefort, un prêtre italien, à la démarche sévère, aux paroles calmes et décidées, louait pour son usage la maison attenante à l’hôtel habité par M. de Villefort.

On ne put savoir en vertu de quelle transaction les trois locataires de cette maison déménagèrent deux heures après : mais le bruit qui courut généralement dans le quartier fut que la maison n’était pas solidement assise sur ses fondations et menaçait ruine, ce qui n’empêchait point le nouveau locataire de s’y établir avec son modeste mobilier le jour même, vers les cinq heures.

Ce bail fut fait pour trois, six ou neuf ans par le nouveau locataire, qui, selon l’habitude établie par les propriétaires, paya six mois d’avance ; ce nouveau locataire, qui, ainsi que nous l’avons dit, était Italien, s’appelait il signor Giacomo Busoni.

Des ouvriers furent immédiatement appelés, et la nuit même les rares passants attardés au haut du faubourg voyaient avec surprise les charpentiers et les maçons occupés à reprendre en sous-œuvre la maison chancelante.
 
Alexandre Dumas
Le Comte de Monte-Cristo Tome 5