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Alexandre Dumas Le Comte de Monte-Cristo 6 volumes C. Lévy, 1889. CINQUIÈME VOLUME |
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XIII LA RENCONTRE. (cont.) Une voiture attendait tout attelée ; Monte-Cristo y monta avec ses deux témoins. En traversant le corridor, Monte-Cristo s’était arrêté, pour écouter devant une porte, et Maximilien et Emmanuel, qui, par discrétion, avaient fait quelques pas en avant, crurent entendre répondre à un sanglot par un soupir. À huit heures sonnant, on était au rendez-vous. — Nous voici arrivés, dit Morrel en passant la tête par la portière, et nous sommes les premiers. — Monsieur m’excusera, dit Baptistin qui avait suivi son maître avec une terreur indicible, mais je crois apercevoir là-bas une voiture sous les arbres. Monte-Cristo sauta légèrement en bas de sa calèche et donna la main à Emmanuel et à Maximilien pour les aider à descendre. Maximilien retint la main du comte entre les siennes. — À la bonne heure, dit-il, voici une main comme j’aime la voir à un homme dont la vie repose dans la bonté de sa cause. — En effet, dit Emmanuel, j’aperçois deux jeunes gens qui se promènent et semblent attendre. Monte-Cristo tira Morrel, non pas à part, mais d’un pas ou deux en arrière de son beau-frère. — Maximilien, lui demanda-t-il, avez-vous le cœur libre ? Morrel regarda Monte-Cristo avec étonnement. — Je ne vous demande pas une confidence, cher ami, je vous adresse une simple question ; répondez oui ou non, c’est tout ce que je vous demande. — J’aime une jeune fille, comte. — Vous l’aimez beaucoup ? — Plus que ma vie. — Allons, dit Monte-Cristo, voilà encore une espérance qui m’échappe. Puis, avec un soupir : — Pauvre Haydée ! murmura-t-il. — En vérité, comte ! s’écria Morrel, si je vous connaissais moins, je vous croirais moins brave que vous n’êtes. — Parce que je pense à quelqu’un que je vais quitter, et que je soupire ! Allons donc, Morrel, est-ce à un soldat de se connaître si mal en courage ? est-ce que c’est la vie que je regrette ? Qu’est-ce que cela me fait, à moi, qui ai passé vingt ans entre la vie et la mort, de vivre ou de mourir ? D’ailleurs, soyez tranquille, Morrel, cette faiblesse, si c’en est une, est pour vous seul. Je sais que le monde est un salon dont il faut sortir poliment et honnêtement, c’est-à-dire en saluant et en payant ses dettes de jeu. — À la bonne heure, dit Morrel, voilà qui est parler. À propos, avez-vous apporté vos armes ? — Moi ! pourquoi faire ? J’espère bien que ces messieurs auront les leurs. — Je vais m’en informer, dit Morrel. — Oui, mais pas de négociations, vous m’entendez ? — Oh ! soyez tranquille. Morrel s’avança vers Beauchamp et Château-Renaud. Ceux-ci, voyant le mouvement de Maximilien, firent quelques pas au-devant de lui. Les trois jeunes gens se saluèrent, sinon avec affabilité, du moins avec courtoisie. — Pardon, messieurs, dit Morrel, mais je n’aperçois pas M. de Morcerf ! — Ce matin, répondit Château-Renaud, il nous a fait prévenir qu’il nous rejoindrait sur le terrain seulement. — Ah ! fit Morrel. Beauchamp tira sa montre. — Huit heures cinq minutes ; il n’y a pas de temps de perdu, monsieur Morrel, dit-il. — Oh ! répondit Maximilien, ce n’est point dans cette intention que je le disais. — D’ailleurs, interrompit Château-Renaud, voici une voiture. En effet, une voiture s’avançait au grand trot par une des avenues aboutissant au carrefour où l’on se trouvait. — Messieurs, dit Morrel, sans doute que vous vous êtes munis de pistolets. M. de Monte-Cristo déclare renoncer au droit qu’il avait de se servir des siens. — Nous avons prévu cette délicatesse de la part du comte, monsieur Morrel, répondit Beauchamp, et j’ai apporté des armes, que j’ai achetées il y a huit ou dix jours, croyant que j’en aurais besoin pour une affaire pareille. Elles sont parfaitement neuves et n’ont encore servi à personne. Voulez-vous les visiter ? — Oh ! monsieur Beauchamp, dit Morrel en s’inclinant, lorsque vous m’assurez que M. de Morcerf ne connaît point ces armes, vous pensez bien, n’est-ce pas, que votre parole me suffit ? — Messieurs, dit Château-Renaud, ce n’étaient point Morcerf qui nous arrivait dans cette voiture, c’étaient, ma foi ! c’étaient Franz et Debray. En effet, les deux jeunes gens annoncés s’avancèrent. — Vous ici, Messieurs ! dit Château-Renaud en échangeant avec chacun une poignée de main ; et par quel hasard ? — Parce que, dit Debray, Albert nous a fait prier, ce matin, de nous trouver sur le terrain. Beauchamp et Château-Renaud se regardèrent d’un air étonné. — Messieurs, dit Morrel, je crois comprendre. — Voyons ! — Hier, dans l’après-midi, j’ai reçu une lettre de M. de Morcerf, qui me priait de me trouver à l’Opéra. — Et moi aussi, dit Debray. — Et moi aussi, dit Franz. — Et nous aussi, dirent Château-Renaud et Beauchamp. — Il voulait que vous fussiez présents à la provocation, dit Morrel, il veut que vous soyez présents au combat. — Oui, dirent les jeunes gens, c’est cela, monsieur Maximilien ; et, selon toute probabilité, vous avez deviné juste. — Mais, avec tout cela, murmura Château-Renaud, Albert ne vient pas ; il est en retard de dix minutes. — Le voilà, dit Beauchamp, il est à cheval ; tenez, il vient ventre à terre suivi de son domestique. — Quelle imprudence, dit Château-Renaud, de venir à cheval pour se battre au pistolet ! Moi qui lui avais si bien fait la leçon ! — Et puis, voyez, dit Beauchamp, avec un col à sa cravate, avec un habit ouvert, avec un gilet blanc ; que ne s’est-il fait tout de suite dessiner une mouche sur l’estomac ? c’eût été plus simple et plus tôt fini ! Pendant ce temps, Albert était arrivé à dix pas du groupe que formaient les cinq jeunes gens ; il arrêta son cheval, sauta à terre, et jeta la bride au bras de son domestique. Albert s’approcha. Il était pâle, ses yeux étaient rougis et gonflés. On voyait qu’il n’avait pas dormi une seconde de toute la nuit. Il y avait, répandue sur toute sa physionomie, une nuance de gravité triste qui ne lui était pas habituelle. — Merci, messieurs, dit-il, d’avoir bien voulu vous rendre à mon invitation : croyez que je vous suis on ne peut plus reconnaissant de cette marque d’amitié. Morrel, à l’approche de Morcerf, avait fait une dizaine de pas en arrière et se trouvait à l’écart. — Et à vous aussi, monsieur Morrel, dit Albert, mes remerciements vous appartiennent. Approchez donc, vous n’êtes pas de trop. — Monsieur, dit Maximilien, vous ignorez peut-être que je suis le témoin de M. de Monte-Cristo ? — Je n’en étais pas sûr, mais je m’en doutais. Tant mieux, plus il y aura d’hommes d’honneur ici, plus je serai satisfait. — Monsieur Morrel, dit Château-Renaud, vous pouvez annoncer à M. le comte de Monte-Cristo que M. de Morcerf est arrivé, et que nous nous tenons à sa disposition. Morrel fit un mouvement pour s’acquitter de sa commission. Beauchamp, en même temps, tirait la boîte de pistolets de la voiture. — Attendez, messieurs, dit Albert, j’ai deux mots à dire à M. le comte de Monte-Cristo. — En particulier ? demanda Morrel. — Non, monsieur, devant tout le monde. Les témoins d’Albert se regardèrent tout surpris ; Franz et Debray échangèrent quelques paroles à voix basse, et Morrel, joyeux de cet incident inattendu, alla chercher le comte, qui se promenait dans une contre-allée avec Emmanuel. — Que me veut-il ? demanda Monte-Cristo. — Je l’ignore, mais il demande à vous parler. — Oh ! dit Monte-Cristo, qu’il ne tente pas Dieu par quelque nouvel outrage ! — Je ne crois pas que ce soit son intention, dit Morrel. Le comte s’avança, accompagné de Maximilien et d’Emmanuel : son visage calme et plein de sérénité faisait une étrange opposition avec le visage bouleversé d’Albert, qui s’approchait, de son côté, suivi des quatre jeunes gens. À trois pas l’un de l’autre, Albert et le comte s’arrêtèrent. — Messieurs, dit Albert, approchez-vous ; je désire que pas un mot de ce que je vais avoir l’honneur de dire à M. le comte de Monte-Cristo ne soit perdu ; car ce que je vais avoir l’honneur de lui dire doit être répété par vous à qui voudra l’entendre, si étrange que mon discours vous paraisse. — J’attends, monsieur, dit le comte. — Monsieur, dit Albert d’une voix tremblante d’abord, mais qui s’assura de plus en plus ; monsieur, je vous reprochais d’avoir divulgué la conduite de M. de Morcerf en Épire ; car, si coupable que fût M. le comte de Morcerf, je ne croyais pas que ce fût vous qui eussiez le droit de le punir. Mais aujourd’hui, monsieur, je sais que ce droit vous est acquis. Ce n’est point la trahison de Fernand Mondego envers Ali-Pacha qui me rend si prompt à vous excuser, c’est la trahison du pêcheur Fernand envers vous, ce sont les malheurs inouïs qui ont été la suite de cette trahison. Aussi je le dis, aussi je le proclame tout haut : oui, monsieur, vous avez eu raison de vous venger de mon père, et moi, son fils, je vous remercie de n’avoir pas fait plus ! La foudre, tombée au milieu des spectateurs de cette scène inattendue, ne les eût pas plus étonnés que cette déclaration d’Albert. Quant à Monte-Cristo, ses yeux s’étaient lentement levés au ciel avec une expression de reconnaissance infinie, et il ne pouvait assez admirer comment cette nature fougueuse d’Albert, dont il avait assez connu le courage au milieu des bandits romains, s’était tout à coup pliée à cette subite humiliation. Aussi reconnut-il l’influence de Mercédès, et comprit-il comment ce noble cœur ne s’était pas opposé au sacrifice qu’elle savait d’avance devoir être inutile. — Maintenant, monsieur, dit Albert, si vous trouvez que les excuses que je viens de vous faire sont suffisantes, votre main, je vous prie. Après le mérite si rare de l’infaillibilité qui semble être le vôtre, le premier de tous les mérites, à mon avis, est de savoir avouer ses torts. Mais cet aveu me regarde seul. J’agissais bien selon les hommes, mais vous, vous agissiez bien selon Dieu. Un ange seul pouvait sauver l’un de nous de la mort, et l’ange est descendu du ciel, sinon pour faire de nous deux amis, hélas ! la fatalité rend la chose impossible, mais tout au moins deux hommes qui s’estiment. Monte-Cristo, l’œil humide, la poitrine haletante, la bouche entr’ouverte, tendit à Albert une main que celui-ci saisit et pressa avec un sentiment qui ressemblait à un respectueux effroi. — Messieurs, dit-il, monsieur de Monte-Cristo veut bien agréer mes excuses. J’avais agi précipitamment envers lui. La précipitation est mauvaise conseillère : j’avais mal agi. Maintenant ma faute est réparée. J’espère bien que le monde ne me tiendra point pour lâche parce que j’ai fait ce que ma conscience m’a ordonné de faire. Mais, en tout cas, si l’on se trompait sur mon compte, ajouta le jeune homme en relevant la tête avec fierté et comme s’il adressait un défi et à ses amis et à ses ennemis, je tâcherai de redresser les opinions. — Que s’est-il donc passé cette nuit ? demanda Beauchamp à Château-Renaud ; il me semble que nous jouons ici un triste rôle. — En effet, ce qu’Albert vient de faire est bien misérable ou bien beau, répondit le baron. — Ah ! voyons, demanda Debray à Franz, qu’est-ce que cela veut dire ? Comment ! le comte de Monte-Cristo déshonore M. de Morcerf, et il a eu raison aux yeux de son fils ! Mais, eussé-je dix Janina dans ma famille, je ne me croirais obligé qu’à une chose, ce serait de me battre dix fois. Quant à Monte-Cristo, le front penché, les bras inertes, écrasé sous le poids de vingt-quatre ans de souvenirs, il ne songeait ni à Albert, ni à Beauchamp, ni à Château-Renaud, ni à personne de ceux qui se trouvaient là : il songeait à cette courageuse femme qui était venue lui demander la vie de son fils, à qui il avait offert la sienne et qui venait de la sauver par l’aveu terrible d’un secret de famille, capable de tuer à jamais chez ce jeune homme le sentiment de la piété filiale. — Toujours la Providence ! murmura-t-il : ah ! c’est d’aujourd’hui seulement que je suis bien certain d’être l’envoyé de Dieu ! |
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Alexandre Dumas Le Comte de Monte-Cristo Tome 5 |