Ïðèîáðåñòè Êóðñ Çíàòîê

Alexandre Dumas
Le Comte de Monte-Cristo
6 volumes
C. Lévy, 1889.

CINQUIÈME VOLUME
IV
LA CHAMBRE DU BOULANGER RETIRÉ. (cont.)

On eût dit qu’Andrea attendait là son compagnon, tant son œil brilla d’un rapide éclair qui, il est vrai, s’éteignit aussitôt.

— Ça c’est la vérité, répondit Andrea, et mon protecteur est excellent pour moi.

— Ce cher protecteur ! dit Caderousse ; ainsi donc il te fait par mois ?…

— Cinq mille francs, dit Andrea.

— Autant de mille que tu me fais de cents, reprit Caderousse, en vérité, il n’y a que des bâtards pour avoir du bonheur. Cinq mille francs par mois… Que diable peut-on faire de tout cela ?

— Eh, mon Dieu ! c’est bien vite dépensé ; aussi, je suis comme toi, je voudrais bien avoir un capital.

— Un capital… oui… je comprends… tout le monde voudrait bien avoir un capital.

— Eh bien ! moi, j’en aurai un.

— Et qui est-ce qui te le fera ? ton prince ?

— Oui, mon prince ; malheureusement il faut que j’attende.

— Que tu attendes quoi ? demanda Caderousse.

— Sa mort.

— La mort de ton prince ?

— Oui.

— Comment cela ?

— Parce qu’il m’a porté sur son testament.

— Vrai ?

— Parole d’honneur !

— Pour combien ?

— Pour cinq cent mille !

— Rien que cela ; merci du peu.

— C’est comme je te le dis.

— Allons donc, pas possible !

— Caderousse, tu es mon ami ?

— Comment donc ! à la vie, à la mort !

— Eh bien ! je vais te dire un secret.

— Dis.

— Mais écoute…

— Oh ! pardieu ! muet comme une carpe.

— Eh bien ! je crois…

Andrea s’arrêta en regardant autour de lui.

— Tu crois ?… N’aie pas peur, pardieu ! nous sommes seuls.

— Je crois que j’ai retrouvé mon père.

— Ton vrai père ?

— Oui.

— Pas le père Cavalcanti.

— Non, puisque celui-là est reparti ; le vrai, comme tu dis.

— Et ce père, c’est…

— Eh bien ! Caderousse, c’est le comte de Monte-Cristo.

— Bah !

— Oui ; tu comprends, alors tout s’explique. Il ne peut pas m’avouer tout haut, à ce qu’il paraît, mais il me fait reconnaître par M. Cavalcanti, à qui il donne cinquante mille francs pour ça.

— Cinquante mille francs pour être ton père ! Moi, j’aurais accepté pour moitié prix, pour vingt mille, pour quinze mille ? Comment n’as-tu pas pensé à moi, ingrat ?

— Est-ce que je savais cela, puisque tout s’est fait tandis que nous étions là-bas ?

— Ah ! c’est vrai. Et tu dis que, par son testament ?…

— Il me laisse cinq cent mille livres.

— Tu en es sûr ?

— Il me l’a montré ; mais ce n’est pas le tout.

— Il y a un codicille, comme je disais tout à l’heure.

— Probablement.

— Et dans ce codicille ?…

— Il me reconnaît.

— Oh ! le bon homme de père, le brave homme de père, l’honnêtissime homme de père ! dit Caderousse en faisant tourner en l’air une assiette qu’il retint entre ses deux mains.

— Voilà ! dis encore que j’ai des secrets pour toi !

— Non, et ta confiance t’honore à mes yeux. Et ton prince de père, il est donc riche, richissime ?

— Je crois bien. Il ne connaît pas sa fortune.

— Est-ce possible ?

— Dame ! Je le vois bien, moi qui suis reçu chez lui à toute heure. L’autre jour, c’était un garçon de banque qui lui apportait cinquante mille francs dans un porte-feuille gros comme ta serviette ; hier c’est un banquier qui lui apportait cent mille francs en or.

Caderousse était abasourdi ; il lui semblait que les paroles du jeune homme avaient le son du métal, et qu’il entendait rouler des cascades de louis.

— Et tu vas dans cette maison-là ? s’écria-t-il avec naïveté.

— Quand je veux.

Caderousse demeura pensif un instant. Il était facile de voir qu’il retournait dans son esprit quelque profonde pensée.

Puis soudain :

— Que j’aimerais à voir tout cela ! s’écria-t-il, et comme tout cela doit être beau !

— Le fait est, dit Andrea, que c’est magnifique !

— Et ne demeure-t-il pas avenue des Champs-Élysées ?

— Numéro trente.

— Ah ! dit Caderousse, numéro trente ?

— Oui, une belle maison isolée, entre cour et jardin, tu ne connais que cela.

— C’est possible ; mais ce n’est pas l’extérieur qui m’occupe, c’est l’intérieur : les beaux meubles ! hein, qu’il doit y avoir là-dedans ?

— As-tu vu quelquefois les Tuileries ?

— Non.

— Eh bien ! c’est plus beau.

— Dis donc, Andrea, il doit faire bon à se baisser quand ce bon Monte-Cristo laisse tomber sa bourse ?

— Oh ! mon Dieu ! ce n’est pas la peine d’attendre ce moment-là, dit Andrea, l’argent traîne dans cette maison-là comme les fruits dans un verger.

— Dis donc, tu devrais m’y conduire un jour avec toi.

— Est-ce que c’est possible ! et à quel titre ?

— Tu as raison ; mais tu m’as fait venir l’eau à la bouche ; faut absolument que je voie cela ; je trouverai un moyen.

— Pas de bêtises, Caderousse !

— Je me présenterai comme frotteur.

— Il y a des tapis partout.

— Ah ! pécaire ! alors il faut que je me contente de voir cela en imagination.

— C’est ce qu’il y a de mieux, crois-moi.

— Tâche au moins de me faire comprendre ce que cela peut être.

— Comment veux-tu ?

— Rien de plus facile. Est-ce grand ?

— Ni trop grand ni trop petit.

— Mais comment est-ce distribué ?

— Dame ! il me faudrait de l’encre et du papier pour faire un plan.

— En voilà ! dit vivement Caderousse.

Et il alla chercher sur un vieux secrétaire une feuille de papier blanc, de l’encre et une plume.

— Tiens, dit Caderousse, trace-moi tout cela sur du papier, mon fils.

Andrea prit la plume avec un imperceptible sourire et commença.

— La maison, comme je te l’ai dit, est entre cour et jardin ; vois-tu, comme cela ?

Et Andrea fit le tracé du jardin, de la cour et de la maison.

— Des grands murs ?

— Non, huit ou dix pieds tout au plus.

— Ce n’est pas prudent, dit Caderousse.

— Dans la cour, des caisses d’orangers, des pelouses, des massifs de fleurs.

— Et pas de pièges à loups ?

— Non.

— Les écuries ?

— Aux deux côtés de la grille, où tu vois, là.

Et Andrea continua son plan.

— Voyons le rez-de-chaussée, dit Caderousse.

— Au rez-de-chaussée, salle à manger, deux salons, salle de billard, escalier dans le vestibule, et petit escalier dérobé.

— Des fenêtres ?…

— Des fenêtres magnifiques, si belles, si larges que, ma foi, où je crois qu’un homme de ta taille passerait par chaque carreau.

— Pourquoi diable a-t-on des escaliers quand on a des fenêtres pareilles ?

— Que veux-tu ? le luxe.

— Mais des volets ?

— Oui, des volets, mais dont on ne se sert jamais. Un original, ce comte de Monte-Cristo, qui aime à voir le ciel même pendant la nuit !

— Et les domestiques, où couchent-ils ?

— Oh ! ils ont leur maison à eux. Figure-toi un joli hangar à droite en entrant, où l’on serre les échelles. Eh bien ! il y a sur ce hangar une collection de chambres pour les domestiques, avec des sonnettes correspondant aux chambres.

— Ah diable ! des sonnettes !

— Tu dis ?…

— Moi, rien. Je dis que cela coûte très cher à poser, les sonnettes ; et à quoi cela sert-il, je te le demande ?

— Autrefois il y avait un chien qui se promenait la nuit dans la cour, mais on l’a fait conduire à la maison d’Auteuil, tu sais, à celle où tu es venu ?

— Oui.

— Moi je lui disais encore hier : C’est imprudent de votre part, monsieur le comte ; car, lorsque vous allez à Auteuil et que vous emmenez vos domestiques, la maison reste seule.

— Eh bien ! a-t-il demandé, après ?

— Eh bien ! après, quelque beau jour on vous volera.

— Qu’a-t-il répondu ?

— Ce qu’il a répondu ?

— Oui.

— Il a répondu : Eh bien ! qu’est-ce que cela me fait qu’on me vole ?

— Andrea, il y a quelque secrétaire à mécanique.

— Comment cela ?

— Oui, qui prend le voleur dans une grille et qui joue un air. On m’a dit qu’il y en avait comme cela à la dernière exposition.

— Il a tout bonnement un secrétaire en acajou, auquel j’ai toujours vu la clef.

— Et on ne le vole pas ?

— Non, les gens qui le servent lui sont tout dévoués.

— Il doit y en avoir dans ce secrétaire-là, hein ! de la monnaie ?

— Il y a peut-être… on ne peut pas savoir ce qu’il y a.

— Et où est-il ?

— Au premier.

— Fais-moi donc un peu le plan du premier, le petit, comme tu m’as fait celui du rez-de-chaussée ?

— C’est facile.

Et Andrea reprit la plume.

— Au premier, vois-tu, il y a antichambre, salon ; à droite du salon, bibliothèque et cabinet de travail ; à gauche du salon, une chambre à coucher et un cabinet de toilette. C’est dans le cabinet de toilette qu’est le fameux secrétaire.

— Et une fenêtre au cabinet de toilette ?

— Deux, là et là.

Et Andrea dessina deux fenêtres à la pièce qui, sur le plan, faisait l’angle et figurait comme un carré moins grand ajouté au carré long de la chambre à coucher.

Caderousse devint rêveur.

— Et va-t-il souvent à Auteuil ? demanda-t-il.

— Deux ou trois fois par semaine ; demain, par exemple, il doit y aller passer la journée et la nuit.

— Tu en es sûr ?

— Il m’a invité à y aller dîner.

— À la bonne heure ! voilà une existence, dit Caderousse : maison à la ville, maison à la campagne !

— Voilà ce que c’est que d’être riche.

— Et iras-tu dîner ?

— Probablement.

— Quand tu y dînes, y couches-tu ?

— Quand cela me fait plaisir. Je suis chez le comte comme chez moi.

Caderousse regarda le jeune homme comme pour arracher la vérité du fond de son cœur. Mais Andrea tira une boîte à cigares de sa poche, y prit un havane, l’alluma tranquillement et commença à le fumer sans affectation.

— Quand veux-tu les cinq cents francs ? demanda-t-il à Caderousse.

— Mais tout de suite, si tu les as.

Andrea tira vingt-cinq louis de sa poche.

— Des jaunets, dit Caderousse ; non, merci !

— Eh bien ! tu les méprises ?

— Je les estime, au contraire ; mais je n’en veux pas.

— Tu gagneras le change, imbécile : l’or vaut cinq sous.

— C’est ça, et puis le changeur fera suivre l’ami Caderousse, et puis on lui mettra la main dessus, et puis il faudra qu’il dise quels sont les fermiers qui lui payent ses redevances en or. Pas de bêtises, le petit : de l’argent tout simplement, des pièces rondes à l’effigie d’un monarque quelconque. Tout le monde peut atteindre à une pièce de cinq francs.

— Tu comprends bien que je n’ai pas cinq cents francs sur moi : il m’aurait fallu prendre un commissionnaire.

— Eh bien ! laisse-les chez toi, à ton concierge, c’est un brave homme, j’irai les prendre.

— Aujourd’hui ?

— Non, demain ; aujourd’hui je n’ai pas le temps.

— Eh bien ! soit ; demain, en partant pour Auteuil, je les laisserai.

— Je peux compter dessus ?

— Parfaitement.

— C’est que je vais arrêter d’avance ma bonne, vois-tu.

— Arrête. Mais ce sera fini, hein ? tu ne me tourmenteras plus ?

— Jamais.

Caderousse était devenu si sombre, qu’Andrea craignit d’être forcé de s’apercevoir de ce changement. Il redoubla donc de gaieté et d’insouciance.

— Comme tu es guilleret, dit Caderousse ; on dirait que tu tiens déjà ton héritage !

— Non pas, malheureusement !… Mais le jour où je le tiendrai…

— Eh bien ?

— Eh bien ! on se souviendra des amis ; je ne te dis que ça.

— Oui, comme tu as bonne mémoire, justement !

— Que veux-tu ? je croyais que tu voulais me rançonner.

— Moi ! oh ! quelle idée ! Moi qui, au contraire, vais encore te donner un conseil d’ami.

— Lequel ?

— C’est de laisser ici le diamant que tu as à ton doigt. Ah çà ! mais tu veux donc nous faire prendre ? tu veux donc nous perdre tous les deux, que tu fais de pareilles bêtises ?

— Pourquoi cela ? dit Andrea.

— Comment ! tu prends une livrée, tu te déguises en domestique, et tu gardes à ton doigt un diamant de quatre à cinq mille francs !

— Peste ! tu estimes juste ! Pourquoi ne te fais-tu pas commissaire-priseur ?

— C’est que je m’y connais en diamants ; j’en ai eu.

— Je te conseille de t’en vanter, dit Andrea, qui, sans se courroucer, comme le craignait Caderousse, de cette nouvelle extorsion, livra complaisamment la bague.

Caderousse le regarda de si près qu’il fut clair pour Andrea qu’il examinait si les arêtes de la coupe étaient bien vives.

— C’est un faux diamant, dit Caderousse.

— Allons donc, fit Andrea, plaisantes-tu ?

— Oh ! ne te fâche pas, on peut voir.

Et Caderousse alla à la fenêtre, fit glisser le diamant sur le carreau.

On entendit crier la vitre.

— Confiteor ! dit Caderousse en passant le diamant à son petit doigt, je me trompais ; mais ces voleurs de joailliers imitent si bien les pierres, qu’on n’ose plus aller voler dans les boutiques de bijouterie ; c’est encore une branche d’industrie paralysée.

— Eh bien ! dit Andrea, est-ce fini ? as-tu encore quelque chose à me demander ? te faut-il ma veste ? veux-tu ma casquette ? Ne te gêne pas pendant que tu y es.

— Non, tu es un bon compagnon au fond. Je ne te retiens plus, et je tâcherai de me guérir de mon ambition.

— Mais prends garde qu’en vendant ce diamant il ne t’arrive ce que tu craignais qu’il t’arrivât pour l’or.

— Je ne le vendrai pas, sois tranquille.

— Non, pas d’ici à après-demain, du moins, pensa le jeune homme.

— Heureux coquin ! dit Caderousse, tu t’en vas retrouver tes laquais, tes chevaux, ta voiture et ta fiancée.

— Mais oui, dit Andrea.

— Dis donc, j’espère que tu me feras un joli cadeau de noces le jour où tu épouseras la fille de mon ami Danglars ?

— Je t’ai déjà dit que c’était une imagination que tu t’étais mise en tête.

— Combien de dot ?

— Mais je te dis…

— Un million ?

Andrea haussa les épaules.

— Va pour un million, dit Caderousse ; tu n’en auras jamais autant que je t’en désire.

— Merci, dit le jeune homme.

— Oh ! c’est de bon cœur, ajouta Caderousse en riant de son gros rire. Attends, que je te reconduise.

— Ce n’est pas la peine.

— Si fait.

— Pourquoi cela ?

— Oh ! parce qu’il y a un petit secret à la porte ; c’est une mesure de précaution que j’ai cru devoir adopter ; serrure Huret et Fichet, revue et corrigée par Gaspard Caderousse. Je t’en confectionnerai une pareille quand tu seras capitaliste.

— Merci, dit Andrea ; je te ferai prévenir huit jours d’avance.

Ils se séparèrent. Caderousse resta sur le palier jusqu’à ce qu’il eût vu Andrea non seulement descendre les trois étages, mais encore traverser la cour. Alors il rentra précipitamment, ferma la porte avec soin, et se mit à étudier, en profond architecte, le plan que lui avait laissé Andrea.

— Ce cher Benedetto, dit-il, je crois qu’il ne serait pas fâché d’hériter, et que celui qui avancera le jour où il doit palper ses cinq cent mille francs ne sera pas son plus méchant ami.
 
Alexandre Dumas
Le Comte de Monte-Cristo Tome 5