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083 Guy de Maupassant Bel-Ami 1885 |
| I (cont.) Duroy et sa femme, de temps en temps, prononçaient quelques mots inutiles, puis se tournaient de nouveau vers la portière. Quand ils passèrent le pont d’Asnières une gaieté les saisit à la vue de la rivière couverte de bateaux, de pêcheurs et de canotiers. Le soleil, un puissant soleil de mai, répandait sa lumière oblique sur les embarcations et sur le fleuve calme qui semblait immobile, sans courant et sans remous, figé sous la chaleur et la clarté du jour finissant. Une barque à voile, au milieu de la rivière, ayant tendu sur ses deux bords deux grands triangles de toile blanche pour cueillir les moindres souffles de brise, avait l’air d’un énorme oiseau prêt à s’envoler. Duroy murmura : — J’adore les environs de Paris, j’ai des souvenirs de fritures qui sont les meilleurs de mon existence. Elle répondit : — Et les canots ! Comme c’est gentil de glisser sur l’eau au coucher du soleil ! Puis ils se turent comme s’ils n’avaient point osé continuer ces épanchements sur leur vie passée, et ils demeurèrent muets, savourant peut-être déjà la poésie des regrets. Duroy, assis en face de sa femme, prit sa main et la baisa lentement. — Quand nous serons revenus, dit-il, nous irons quelquefois dîner à Chatou. Elle murmura : — Nous aurons tant de choses à faire ! — sur un ton qui semblait signifier : « Il faudra sacrifier l’agréable à l’utile. » Il tenait toujours sa main, se demandant avec inquiétude par quelle transition il arriverait aux caresses. Il n’eût point été troublé de même devant l’ignorance d’une jeune fille ; mais l’intelligence alerte et rusée qu’il sentait en Madeleine rendait embarrassée son attitude. Il avait peur de lui sembler niais, trop timide ou trop brutal, trop lent ou trop prompt. Il serrait cette main par petites pressions, sans qu’elle répondît à son appel. Il dit : — Ça me semble très drôle que vous soyez ma femme. Elle parut surprise : — Pourquoi ça ? — Je ne sais pas. Ça me semble drôle. J’ai envie de vous embrasser, et je m’étonne d’en avoir le droit. Elle lui tendit tranquillement sa joue, qu’il baisa comme il eût baisé celle d’une sœur. Il reprit : — La première fois que je vous ai vue (vous savez bien, à ce dîner où m’avait invité Forestier), j’ai pensé : « Sacristi, si je pouvais découvrir une femme comme ça. » Eh bien ! c’est fait. Je l’ai. Elle murmura : — C’est gentil. Et elle le regardait tout droit, finement, de son œil toujours souriant. Il songeait : « Je suis trop froid. Je suis stupide. Je devrais aller plus vite que ça. » Et il demanda : — Comment aviez-vous donc fait la connaissance de Forestier ? Elle répondit, avec une malice provocante : — Est-ce que nous allons à Rouen pour parler de lui ? Il rougit : — Je suis bête. Vous m’intimidez beaucoup. Elle fut ravie : — Moi ! Pas possible ? D’où vient ça ? Il s’était assis à côté d’elle, tout près. Elle cria : — Oh ! un cerf ! Le train traversait la forêt de Saint-Germain ; et elle avait vu un chevreuil effrayé franchir d’un bond une allée. Duroy s’étant penché pendant qu’elle regardait par la portière ouverte posa un long baiser, un baiser d’amant dans les cheveux de son cou. Elle demeura quelques moments immobile ; puis, relevant la tête : — Vous me chatouillez, finissez. Mais il ne s’en allait point, promenant doucement, en une caresse énervante et prolongée, sa moustache frisée sur la chair blanche. Elle se secoua : — Finissez donc. Il avait saisi la tête de sa main droite glissée derrière elle, et il la tournait vers lui. Puis il se jeta sur sa bouche comme un épervier sur une proie. Elle se débattait, le repoussait, tâchait de se dégager. Elle y parvint enfin, et répéta : — Mais finissez donc. Il ne l’écoutait plus, l’étreignant, la baisant d’une lèvre avide et frémissante, essayant de la renverser sur les coussins du wagon. Elle se dégagea d’un grand effort, et, se levant avec vivacité : — Oh ! voyons, Georges, finissez. Nous ne sommes pourtant plus des enfants, nous pouvons bien attendre Rouen. Il demeurait assis, très rouge, et glacé par ces mots raisonnables ; puis, ayant repris quelque sang-froid : — Soit, j’attendrai, dit-il avec gaieté, mais je ne suis plus fichu de prononcer vingt paroles jusqu’à l’arrivée. Et songez que nous traversons Poissy. — C’est moi qui parlerai, dit-elle. Elle se rassit doucement auprès de lui. Et elle parla, avec précision, de ce qu’ils feraient à leur retour. Ils devaient conserver l’appartement qu’elle habitait avec son premier mari, et Duroy héritait aussi des fonctions et du traitement de Forestier à la Vie Française. Avant leur union, du reste, elle avait réglé, avec une sûreté d’homme d’affaires, tous les détails financiers du ménage. Ils s’étaient associés sous le régime de la séparation de biens, et tous les cas étaient prévus qui pouvaient survenir : mort, divorce, naissance d’un ou de plusieurs enfants. Le jeune homme apportait quatre mille francs, disait-il, mais, sur cette somme, il en avait emprunté quinze cents. Le reste provenait d’économies faites dans l’année, en prévision de l’événement. La jeune femme apportait quarante mille francs que lui avait laissés Forestier, disait-elle. Elle revint à lui, citant son exemple : — C’était un garçon très économe, très rangé, très travailleur. Il aurait fait fortune en peu de temps. Duroy n’écoutait plus, tout occupé d’autres pensées. Elle s’arrêtait parfois pour suivre une idée intime, puis reprenait : — D’ici à trois ou quatre ans, vous pouvez fort bien gagner de trente à quarante mille francs par an. C’est ce qu’aurait eu Charles, s’il avait vécu. Georges, qui commençait à trouver longue la leçon, répondit : — Il me semblait que nous n’allions pas à Rouen pour parler de lui. Elle lui donna une petite tape sur la joue : — C’est vrai, j’ai tort. Elle riait. Il affectait de tenir ses mains sur ses genoux, comme les petits garçons bien sages. — Vous avez l’air niais, comme ça, dit-elle. Il répliqua : — C’est mon rôle, auquel vous m’avez d’ailleurs rappelé tout à l’heure, et je n’en sortirai plus. Elle demanda : — Pourquoi ? — Parce que c’est vous qui prenez la direction de la maison, et même celle de ma personne. Cela vous regarde, en effet, comme veuve ! Elle fut étonnée : — Que voulez-vous dire au juste ? — Que vous avez une expérience qui doit dissiper mon ignorance, et une pratique du mariage qui doit dégourdir mon innocence de célibataire, voilà, na ! Elle s’écria : — C’est trop fort ! Il répondit : — C’est comme ça. Je ne connais pas les femmes, moi, — na, — et vous connaissez les hommes, vous, puisque vous êtes veuve, — na, — c’est vous qui allez faire mon éducation… ce soir — na — et vous pouvez même commencer tout de suite, si vous voulez, — na. Elle s’écria, très égayée : — Oh ! par exemple, si vous comptez sur moi pour ça !… Il prononça, avec une voix de collégien qui bredouille sa leçon : — Mais oui, — na, — j’y compte. Je compte même que vous me donnerez une instruction solide… en vingt leçons… dix pour les éléments… la lecture et la grammaire… dix pour les perfectionnements et la rhétorique… Je ne sais rien, moi, — na. Elle s’écria, s’amusant beaucoup : — T’es bête. Il reprit : — Puisque tu commences par me tutoyer, j’imiterai aussitôt cet exemple, et je te dirai, mon amour, que je t’adore de plus en plus, de seconde en seconde, et que je trouve Rouen bien loin ! Il parlait maintenant avec des intonations d’acteur, avec un jeu plaisant de figure qui divertissaient la jeune femme habituée aux manières et aux joyeusetés de la grande bohème des hommes de lettres. Elle le regardait de côté, le trouvant vraiment charmant, éprouvant l’envie qu’on a de croquer un fruit sur l’arbre, et l’hésitation du raisonnement qui conseille d’attendre le dîner pour le manger à son heure. Alors elle dit, devenant un peu rouge aux pensées qui l’assaillaient : — Mon petit élève, croyez mon expérience, ma grande expérience. Les baisers en wagon ne valent rien. Ils tournent sur l’estomac. Puis elle rougit davantage encore, en murmurant : — Il ne faut jamais couper son blé en herbe. Il ricanait, excité par les sous-entendus qu’il sentait glisser dans cette jolie bouche ; et il fit le signe de la croix avec un marmottement des lèvres, comme s’il eût murmuré une prière, puis il déclara : — Je viens de me mettre sous la protection de saint Antoine, patron des Tentations. Maintenant, je suis de bronze. La nuit venait doucement, enveloppant d’ombre transparente, comme d’un crêpe léger, la grande campagne qui s’étendait à droite. Le train longeait la Seine ; et les jeunes gens se mirent à regarder dans le fleuve, déroulé comme un large ruban de métal poli à côté de la voie, des reflets rouges, des taches tombées du ciel que le soleil en s’en allant avait frotté de pourpre et de feu. Ces lueurs s’éteignaient peu à peu, devenaient foncées, s’assombrissant tristement. Et la campagne se noyait dans le noir, avec ce frisson sinistre, ce frisson de mort que chaque crépuscule fait passer sur la terre. Cette mélancolie du soir entrant par la portière ouverte, pénétrait les âmes, si gaies tout à l’heure, des deux époux devenus silencieux. Ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre pour regarder cette agonie du jour, de ce beau jour clair de mai. À Mantes, on avait allumé le petit quinquet à l’huile qui répandait sur le drap gris des capitons sa clarté jaune et tremblotante. Duroy enlaça la taille de sa femme et la serra contre lui. Son désir aigu de tout à l’heure devenait de la tendresse, une tendresse alanguie, une envie molle de menues caresses consolantes, de ces caresses dont on berce les enfants. Il murmura, tout bas : — Je t’aimerai bien, ma petite Made. La douceur de cette voix émut la jeune femme, lui fit passer sur la chair un frémissement rapide, et elle offrit sa bouche, en se penchant sur lui, car il avait posé sa joue sur le tiède appui des seins. Ce fut un très long baiser, muet et profond, puis un sursaut, une brusque et folle étreinte, une courte lutte essoufflée, un accouplement violent et maladroit. Puis ils restèrent aux bras l’un de l’autre, un peu déçus tous deux, las et tendres encore, jusqu’à ce que le sifflet du train annonçât une gare prochaine. Elle déclara, en tapotant du bout des doigts les cheveux ébouriffés de ses tempes : — C’est très bête. Nous sommes des gamins. Mais il lui baisait les mains, allant de l’une à l’autre avec une rapidité fiévreuse et il répondit : — Je t’adore, ma petite Made. Jusqu’à Rouen ils demeurèrent presque immobiles, la joue contre la joue, les yeux dans la nuit de la portière où l’on voyait passer parfois les lumières des maisons ; et ils rêvassaient, contents de se sentir si proches et dans l’attente grandissante d’une étreinte plus intime et plus libre. Ils descendirent dans un hôtel dont les fenêtres donnaient sur le quai, et ils se mirent au lit après avoir un peu soupé, très peu. La femme de chambre les réveilla, le lendemain, lorsque huit heures venaient de sonner. Quand ils eurent bu la tasse de thé posée sur la table de nuit, Duroy regarda sa femme, puis brusquement, avec l’élan joyeux d’un homme heureux qui vient de trouver un trésor, il la saisit dans ses bras, en balbutiant : — Ma petite Made, je sens que je t’aime beaucoup… beaucoup… beaucoup… Elle souriait de son sourire confiant et satisfait et elle murmura, en lui rendant ses baisers : — Et moi aussi… peut-être. Mais il demeurait inquiet de cette visite à ses parents. Il avait déjà souvent prévenu sa femme ; il l’avait préparée, sermonnée. Il crut bon de recommencer. — Tu sais, ce sont des paysans, des paysans de campagne, et non pas d’opéra-comique. — Elle riait : — Mais je le sais, tu me l’as assez dit. Voyons, lève-toi et laisse-moi me lever aussi. Il sauta du lit, et mettant ses chaussettes : — Nous serons très mal à la maison, très mal. Il n’y a qu’un vieux lit à paillasse dans ma chambre. On ne connaît pas les sommiers, à Canteleu. Elle semblait enchantée : — Tant mieux. Ce sera charmant de mal dormir… auprès de… auprès de toi… et d’être réveillée par le chant des coqs. Elle avait passé son peignoir, un grand peignoir de flanelle blanche, que Duroy reconnut aussitôt. Cette vue lui fut désagréable. Pourquoi ? Sa femme possédait, il le savait bien, une douzaine entière de ces vêtements de matinée. Elle ne pouvait pourtant point détruire son trousseau pour en acheter un neuf ? N’importe, il eût voulu que son linge de chambre, son linge de nuit, son linge d’amour ne fût plus le même qu’avec l’autre. Il lui semblait que l’étoffe moelleuse et tiède devait avoir gardé quelque chose du contact de Forestier. Et il alla vers la fenêtre en allumant une cigarette. La vue du port, du large fleuve plein de navires aux mâts légers, de vapeurs trapus, que des machines tournantes vidaient à grand bruit sur les quais, le remua, bien qu’il connût cela depuis longtemps. Et il s’écria : — Bigre, que c’est beau ! Madeleine accourut et posant ses deux mains sur une épaule de son mari, penchée vers lui dans un geste abandonné, elle demeura ravie, émue. Elle répétait : — Oh ! que c’est joli ! que c’est joli ! Je ne savais pas qu’il y eût tant de bateaux que ça ? Ils partirent une heure plus tard, car ils devaient déjeuner chez les vieux, prévenus depuis quelques jours. Un fiacre découvert et rouillé les emporta avec un bruit de chaudronnerie secouée. Ils suivirent un long boulevard assez laid, puis traversèrent des prairies où coulait une rivière, puis ils commencèrent à gravir la côte. Madeleine, fatiguée, s’était assoupie sous la caresse pénétrante du soleil qui la chauffait délicieusement au fond de la vieille voiture, comme si elle eût été couchée dans un bain tiède de lumière et d’air champêtre. Son mari la réveilla. — Regarde, dit-il. Ils venaient de s’arrêter aux deux tiers de la montée, à un endroit renommé pour la vue, où l’on conduit tous les voyageurs. (cont.) |
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