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083 Guy de Maupassant Bel-Ami 1885 |
| VI (cont.) Duroy devait faire l’affaire en perfection, et il complétait admirablement la rédaction de cette feuille « qui naviguait sur les fonds de l’État et sur les bas-fonds de la politique », selon l’expression de Norbert de Varenne. Les inspirateurs et véritables rédacteurs de la Vie Française étaient une demi-douzaine de députés intéressés dans toutes les spéculations que lançait ou que soutenait le directeur. On les nommait à la Chambre « la bande à Walter » et on les enviait parce qu’ils devaient gagner de l’argent avec lui et par lui. Forestier, rédacteur politique, n’était que l’homme de paille de ces hommes d’affaires, l’exécuteur des intentions suggérées par eux. Ils lui soufflaient ses articles de fond qu’il allait toujours écrire chez lui « pour être tranquille », disait-il. Mais, afin de donner au journal une allure littéraire et parisienne, on y avait attaché deux écrivains célèbres en des genres différents, Jacques Rival, chroniqueur d’actualité, et Norbert de Varenne, poète et chroniqueur fantaisiste, ou plutôt conteur, suivant la nouvelle école. Puis on s’était procuré, à bas prix, des critiques d’art, de peinture, de musique, de théâtre, un rédacteur criminaliste et un rédacteur hippique, parmi la grande tribu mercenaire des écrivains à tout faire. Deux femmes du monde, « Domino rose » et « Patte blanche », envoyaient des variétés mondaines, traitaient les questions de mode, de vie élégante, d’étiquette, de savoir-vivre, et commettaient des indiscrétions sur les grandes dames. Et la Vie Française « naviguait sur les fonds et bas-fonds », manœuvrée par toutes ces mains différentes. Duroy était dans toute la joie de sa nomination aux fonctions de chef des Échos quand il reçut un petit carton gravé, où il lut : « M. et Mme Walter prient Monsieur Georges Duroy de leur faire le plaisir de venir dîner chez eux le jeudi 20 janvier. » Cette nouvelle faveur, tombant sur l’autre, l’emplit d’une telle joie qu’il baisa l’invitation comme il eût fait d’une lettre d’amour. Puis il alla trouver le caissier pour traiter la grosse question des fonds. Un chef des Échos a généralement son budget sur lequel il paie ses reporters et les nouvelles, bonnes ou médiocres, apportées par l’un ou l’autre, comme les jardiniers apportent leurs fruits chez un marchand de primeurs. Douze cents francs par mois, au début, étaient alloués à Duroy, qui se proposait bien d’en garder une forte partie. Le caissier, sur ses représentations pressantes, avait fini par lui avancer quatre cents francs. Il eut, au premier moment, l’intention formelle de renvoyer à Mme de Marelle les deux cent quatre-vingts francs qu’il lui devait, mais il réfléchit presque aussitôt qu’il ne lui resterait plus entre les mains que cent vingt francs, somme tout à fait insuffisante pour faire marcher, d’une façon convenable, son nouveau service, et il remit cette restitution à des temps plus éloignés. Pendant deux jours, il s’occupa de son installation, car il héritait d’une table particulière et de casiers à lettres, dans la vaste pièce commune à toute la rédaction. Il occupait un bout de cette pièce, tandis que Boisrenard, dont les cheveux d’un noir d’ébène, malgré son âge, étaient toujours penchés sur une feuille de papier, tenait l’autre bout. La longue table du centre appartenait aux rédacteurs volants. Généralement elle servait de banc pour s’asseoir, soit les jambes pendantes le long des bords, soit à la turque sur le milieu. Ils étaient quelquefois cinq ou six accroupis sur cette table, et jouant au bilboquet avec persévérance, dans une pose de magots chinois. Duroy avait fini par prendre goût à ce divertissement, et il commençait à devenir fort, sous la direction et grâce aux conseils de Saint-Potin. Forestier, de plus en plus souffrant, lui avait confié son beau bilboquet en bois des Îles, le dernier acheté, qu’il trouvait un peu lourd, et Duroy manœuvrait d’un bras vigoureux la grosse boule noire au bout de sa corde, en comptant tout bas : « Un — deux — trois — quatre — cinq — six. » Il arriva justement, pour la première fois, à faire vingt points de suite, le jour même où il devait dîner chez Mme Walter. « Bonne journée, pensa-t-il, j’ai tous les succès. » Car l’adresse au bilboquet conférait vraiment une sorte de supériorité dans les bureaux de la Vie Française. Il quitta la rédaction de bonne heure pour avoir le temps de s’habiller, et il remontait la rue de Londres, quand il vit trotter devant lui une petite femme qui avait la tournure de Mme de Marelle. Il sentit une chaleur lui monter au visage, et son cœur se mit à battre. Il traversa la rue pour la regarder de profil. Elle s’arrêta pour traverser aussi. Il s’était trompé ; il respira. Il s’était souvent demandé comment il devrait se comporter en la rencontrant face à face. La saluerait-il, ou bien aurait-il l’air de ne la point voir ? « Je ne la verrais pas », pensa-t-il. Il faisait froid, les ruisseaux gelés gardaient des empâtements de glace. Les trottoirs étaient secs et gris sous la lueur du gaz. Quand le jeune homme entra chez lui, il songea : « Il faut que je change de logement. Cela ne me suffit plus maintenant. » Il se sentait nerveux et gai, capable de courir sur les toits, et il répétait tout haut, en allant de son lit à la fenêtre : « C’est la fortune qui arrive ! c’est la fortune ! Il faudra que j’écrive à papa. » De temps en temps il lui écrivait, à son père ; et la lettre apportait toujours une joie vive dans le petit cabaret normand, au bord de la route, au haut de la grande côte d’où l’on domine Rouen et la large vallée de la Seine. De temps en temps aussi il recevait une enveloppe bleue dont l’adresse était tracée d’une grosse écriture tremblée, et il lisait infailliblement les mêmes lignes au début de la lettre paternelle : « Mon cher fils, la présente est pour te dire que nous allons bien, ta mère et moi. Pas grand’chose de nouveau dans le pays. Je t’apprendrai cependant… » Et il gardait au cœur un intérêt pour les choses du village, pour les nouvelles des voisins et pour l’état des terres et des récoltes. Il se répétait, en nouant sa cravate blanche devant sa petite glace : « Il faut que j’écrive à papa dès demain. S’il me voyait, ce soir, dans la maison où je vais, serait-il épaté, le vieux ! Sacristi, je ferai tout à l’heure un dîner comme il n’en a jamais fait. » Et il revit brusquement la cuisine noire de là-bas, derrière la salle du café vide, les casseroles jetant des lueurs jaunes le long des murs, le chat dans la cheminée, le nez au feu, avec sa pose de Chimère accroupie, la table de bois graissée par le temps et par les liquides répandus, une soupière fumant au milieu, et une chandelle allumée entre deux assiettes. Et il les aperçut aussi l’homme et la femme, le père et la mère, les deux paysans aux gestes lents, mangeant la soupe à petites gorgées. Il connaissait les moindres plis de leurs vieilles figures, les moindres mouvements de leurs bras et de leur tête. Il savait même ce qu’ils se disaient, chaque soir, en soupant face à face. Il pensa encore : « Il faudra pourtant que je finisse par aller les voir. » Mais comme sa toilette était terminée, il souffla sa lumière et descendit. Le long du boulevard extérieur des filles l’accostèrent. Il leur répondait en dégageant son bras : « Fichez-moi donc la paix ! » avec un dédain violent, comme si elles l’eussent insulté, méconnu… Pour qui le prenaient-elles ? Ces rouleuses-là ne savaient donc point distinguer les hommes ? La sensation de son habit noir endossé pour aller dîner chez des gens très riches, très connus, très importants, lui donnait le sentiment d’une personnalité nouvelle, la conscience d’être devenu un autre homme, un homme du monde, du vrai monde. Il entra avec assurance dans l’antichambre éclairée par les hautes torchères de bronze et il remit, d’un geste naturel, sa canne et son pardessus aux deux valets qui s’étaient approchés de lui. Tous les salons étaient illuminés. Mme Walter recevait dans le second, le plus grand. Elle l’accueillit avec un sourire charmant, et il serra la main des deux hommes arrivés avant lui, M. Firmin et M. Laroche-Mathieu, députés, rédacteurs anonymes de la Vie Française. M. Laroche-Mathieu avait dans le journal une autorité spéciale provenant d’une grande influence sur la Chambre. Personne ne doutait qu’il ne fût ministre un jour. Puis arrivèrent les Forestier, la femme en rose, et ravissante. Duroy fut stupéfait de la voir intime avec les deux représentants du pays. Elle causa tout bas, au coin de la cheminée, pendant plus de cinq minutes, avec M. Laroche-Mathieu. Charles paraissait exténué. Il avait maigri beaucoup depuis un mois, et il toussait sans cesse en répétant : « Je devrais me décider à aller finir l’hiver dans le Midi. » Norbert de Varenne et Jacques Rival apparurent ensemble. Puis une porte s’étant ouverte au fond de l’appartement, M. Walter entra avec deux grandes jeunes filles de seize à dix-huit ans, une laide et l’autre jolie. Duroy savait pourtant que le patron était père de famille, mais il fut saisi d’étonnement. Il n’avait jamais songé aux filles de son directeur que comme on songe aux pays lointains qu’on ne verra jamais. Et puis il se les était figurées toutes petites et il voyait des femmes. Il en ressentait le léger trouble moral que produit un changement à vue. Elles lui tendirent la main, l’une après l’autre, après la présentation, et elles allèrent s’asseoir à une petite table qui leur était sans doute réservée, où elles se mirent à remuer un tas de bobines de soie dans une bannette. On attendait encore quelqu’un, et on demeurait silencieux, dans cette sorte de gêne qui précède les dîners entre gens qui ne se trouvent pas dans la même atmosphère d’esprit, après les occupations différentes de leur journée. Duroy ayant levé par désœuvrement les yeux vers le mur, M. Walter lui dit, de loin, avec un désir visible de faire valoir son bien : — Vous regardez mes tableaux ? Le mes sonna. — Je vais vous les montrer. Et il prit une lampe pour qu’on pût distinguer tous les détails. — Ici les paysages, dit-il. Au centre du panneau on voyait une grande toile de Guillemet, une plage de Normandie sous un ciel d’orage. Au-dessous, un bois de Harpignies ; puis une plaine d’Algérie, par Guillaumet, avec un chameau à l’horizon, un grand chameau sur ses hautes jambes, pareil à un étrange monument. M. Walter passa au mur voisin et annonça, avec un ton sérieux, comme un maître de cérémonies : — La grande peinture. C’étaient quatre toiles : Une visite d’hôpital, par Gervex ; Une Moissonneuse, par Bastien-Lepage ; Une Veuve, par Bouguereau, et Une Exécution, par Jean-Paul Laurens. Cette dernière œuvre représentait un prêtre vendéen fusillé contre le mur de son église par un détachement de Bleus. Un sourire passa sur la figure grave du patron en indiquant le panneau suivant : — Ici les fantaisistes. On apercevait d’abord une petite toile de Jean Béraud, intitulée : Le haut et le bas. C’était une jolie Parisienne montant l’escalier d’un tramway en marche. Sa tête apparaissait au niveau de l’impériale, et les messieurs assis sur les bancs découvraient, avec une satisfaction avide, le jeune visage qui venait vers eux, tandis que les hommes debout sur la plate-forme du bas considéraient les jambes de la jeune femme avec une expression différente de dépit et de convoitise. M. Walter tenait la lampe à bout de bras, et répétait en riant d’un rire polisson : — Hein ? Est-ce drôle ? est-ce drôle ? Puis il éclaira : — Un Sauvetage, par Lambert. Au milieu d’une table desservie, un jeune chat, assis sur son derrière, examinait avec étonnement et perplexité une mouche se noyant dans un verre d’eau. Il avait une patte levée, prêt à cueillir l’insecte d’un coup rapide. Mais il n’était point décidé. Il hésitait. Que ferait-il ? Puis le patron montra un Detaille : La Leçon, qui représentait un soldat dans une caserne, apprenant à un caniche à jouer du tambour, et il déclara : — En voilà de l’esprit ! Duroy riait d’un rire approbateur et s’extasiait : — Comme c’est charmant, comme c’est charmant, char… Il s’arrêta net, en entendant derrière lui la voix de Mme de Marelle qui venait d’entrer. Le patron continuait à éclairer les toiles, en les expliquant. Il montrait maintenant une aquarelle de Maurice Leloir : L’Obstacle. C’était une chaise à porteurs arrêtée, la rue se trouvant barrée par une bataille entre deux hommes du peuple, deux gaillards luttant comme des hercules. Et on voyait sortir par la fenêtre de la chaise un ravissant visage de femme qui regardait… qui regardait… sans impatience, sans peur, et avec une certaine admiration le combat de ces deux brutes. M. Walter disait toujours : — J’en ai d’autres dans les pièces suivantes, mais ils sont de gens moins connus, moins classés. Ici c’est mon Salon carré. J’achète des jeunes en ce moment, des tout jeunes, et je les mets en réserve dans les appartements intimes, en attendant le moment où les auteurs seront célèbres. Puis il prononça tout bas : — C’est l’instant d’acheter des tableaux. Les peintres crèvent de faim. Ils n’ont pas le sou, pas le sou… Mais Duroy ne voyait rien, entendait sans comprendre. Mme de Marelle était là, derrière lui. Que devait-il faire ? S’il la saluait, n’allait-elle point lui tourner le dos ou lui jeter quelque insolence ? S’il ne s’approchait pas d’elle, que penserait-on ? Il se dit : « Je vais toujours gagner du temps. » Il était tellement ému qu’il eut l’idée un moment de simuler une indisposition subite qui lui permettrait de s’en aller. La visite des murs était finie. Le patron alla reposer sa lampe et saluer la dernière venue, tandis que Duroy recommençait tout seul l’examen des toiles comme s’il ne se fût pas lassé de les admirer. Il avait l’esprit bouleversé. Que devait-il faire ? Il entendait les voix, il distinguait la conversation. Mme Forestier l’appela : — Dites donc, monsieur Duroy. Il courut vers elle. C’était pour lui recommander une amie qui donnait une fête et qui aurait bien voulu une citation dans les Échos de la Vie Française. Il balbutiait : — Mais certainement, madame, certainement… Mme de Marelle se trouvait maintenant tout près de lui. Il n’osait point se retourner pour s’en aller. Tout à coup, il se crut devenu fou ; elle avait dit, à haute voix : — Bonjour, Bel-Ami. Vous ne me reconnaissez donc plus ? Il pivota sur ses talons avec rapidité. Elle se tenait debout devant lui, souriante, l’œil plein de gaieté et d’affection. Et elle lui tendit la main. Il la prit en tremblant, craignant encore quelque ruse et quelque perfidie. Elle ajouta avec sérénité : — Que devenez-vous ? On ne vous voit plus. Il bégayait, sans parvenir à reprendre son sang-froid : — Mais j’ai eu beaucoup à faire, madame, beaucoup à faire. M. Walter m’a confié un nouveau service qui me donne énormément d’occupation. Elle répondit, en le regardant toujours en face, sans qu’il pût découvrir dans son œil autre chose que de la bienveillance : — Je le sais. Mais ce n’est pas une raison pour oublier vos amis. Ils furent séparés par une grosse dame qui entrait, une grosse dame décolletée, aux bras rouges, aux joues rouges, vêtue et coiffée avec prétention, et marchant si lourdement qu’on sentait, à la voir aller, le poids et l’épaisseur de ses cuisses. Comme on paraissait la traiter avec beaucoup d’égards, Duroy demanda à Mme Forestier : — Quelle est cette personne ? — La vicomtesse de Percemur, celle qui signe : « Patte blanche. » Il fut stupéfait et saisi par une envie de rire : — Patte blanche ! Patte blanche ! Moi qui voyais, en pensée, une jeune femme comme vous ! C’est ça, Patte blanche ? Ah ! elle est bien bonne ! bien bonne ! Un domestique apparut dans la porte et annonça : — Madame est servie. Le dîner fut banal et gai, un de ces dîners où l’on parle de tout sans rien dire. Duroy se trouvait entre la fille aînée du patron, la laide, Mlle Rose, et Mme de Marelle. Ce dernier voisinage le gênait un peu, bien qu’elle eût l’air fort à l’aise et causât avec son esprit ordinaire. Il se troubla d’abord, contraint, hésitant, comme un musicien qui a perdu le ton. Peu à peu, cependant, l’assurance lui revenait, et leurs yeux, se rencontrant sans cesse, s’interrogeaient, mêlaient leurs regards d’une façon intime, presque sensuelle, comme autrefois. Tout à coup, il crut sentir, sous la table, quelque chose effleurer son pied. Il avança doucement la jambe et rencontra celle de sa voisine qui ne recula point à ce contact. Ils ne parlaient pas, en ce moment, tournés tous deux vers leurs autres voisins. Duroy, le cœur battant, poussa un peu plus son genou. Une pression légère lui répondit. Alors il comprit que leurs amours recommençaient. Que dirent-ils ensuite ? Pas grand’chose ; mais leurs lèvres frémissaient chaque fois qu’ils se regardaient. Le jeune homme, cependant, voulant être aimable pour la fille de son patron, lui adressait une phrase de temps en temps. Elle y répondait, comme l’aurait fait sa mère, n’hésitant jamais sur ce qu’elle devait dire. À la droite de M. Walter, la vicomtesse de Percemur prenait des allures de princesse ; et Duroy, s’égayant à la regarder, demanda tout bas à Mme de Marelle : — Est-ce que vous connaissez l’autre, celle qui signe : « Domino rose » ? — Oui, parfaitement : la baronne de Livar ? — Est-elle du même cru ? — Non, mais aussi drôle. Une grande sèche, soixante ans, frisons faux, dents à l’anglaise, esprit de la Restauration, toilettes même époque. — Où ont-ils déniché ces phénomènes de lettres ? — Les épaves de la noblesse sont toujours recueillies par les bourgeois parvenus. — Pas d’autre raison ? — Aucune autre. Puis une discussion politique commença entre le patron, les deux députés, Norbert de Varenne et Jacques Rival ; et elle dura jusqu’au dessert. Quand on fut retourné dans le salon, Duroy s’approcha de nouveau de Mme de Marelle, et, la regardant au fond des yeux : — Voulez-vous que je vous reconduise, ce soir ? — Non. — Pourquoi ? — Parce que M. Laroche-Mathieu, qui est mon voisin, me laisse à ma porte chaque fois que je dîne ici. — Quand vous verrai-je ? — Venez déjeuner avec moi, demain. Et ils se séparèrent sans rien dire de plus. Duroy ne resta pas tard, trouvant monotone la soirée. Comme il descendait l’escalier, il rattrapa Norbert de Varenne qui venait aussi de partir. Le vieux poète lui prit le bras. N’ayant plus à redouter de rivalité dans le journal, leur collaboration étant essentiellement différente, il témoignait maintenant au jeune homme une bienveillance d’aïeul. — Eh bien, vous allez me reconduire un bout de chemin ? dit-il. Duroy répondit : — Avec joie, cher maître. Et ils se mirent en route, en descendant le boulevard Malesherbes, à petits pas. Paris était presque désert cette nuit-là, une nuit froide, une de ces nuits qu’on dirait plus vastes que les autres, où les étoiles sont plus hautes, où l’air semble apporter dans ses souffles glacés quelque chose venu de plus loin que les astres. Les deux hommes ne parlèrent point dans les premiers moments. Puis Duroy, pour dire quelque chose, prononça : — Ce M. Laroche-Mathieu a l’air fort intelligent et fort instruit. Le vieux poète murmura : — Vous trouvez ? Le jeune homme, surpris, hésitait : — Mais oui ; il passe d’ailleurs pour un des hommes les plus capables de la Chambre. — C’est possible. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois. Tous ces gens-là, voyez-vous, sont des médiocres, parce qu’ils ont l’esprit entre deux murs, — l’argent et la politique. — Ce sont des cuistres, mon cher, avec qui il est impossible de parler de rien, de rien de ce que nous aimons. Leur intelligence est à fond de vase, ou plutôt à fond de dépotoir, comme la Seine à Asnières. Ah ! c’est qu’il est difficile de trouver un homme qui ait de l’espace dans la pensée, qui vous donne la sensation de ces grandes haleines du large qu’on respire sur les côtes de la mer. J’en ai connu quelques-uns, ils sont morts. Norbert de Varenne parlait d’une voix claire, mais retenue, qui aurait sonné dans le silence de la nuit s’il l’avait laissée s’échapper. Il semblait surexcité et triste, d’une de ces tristesses qui tombent parfois sur les âmes et les rendent vibrantes comme la terre sous la gelée. Il reprit : — Qu’importe, d’ailleurs, un peu plus ou un peu moins de génie, puisque tout doit finir ! Et il se tut. Duroy, qui se sentait le cœur gai, ce soir-là, dit, en souriant : — Vous avez du noir, aujourd’hui, cher maître. Le poète répondit : — J’en ai toujours, mon enfant, et vous en aurez autant que moi dans quelques années. La vie est une côte. Tant qu’on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux ; mais, lorsqu’on arrive en haut, on aperçoit tout d’un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ça va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. À votre âge, on est joyeux. On espère tant de choses, qui n’arrivent jamais, d’ailleurs. Au mien, on n’attend plus rien… que la mort. Duroy se mit à rire : — Bigre, vous me donnez froid dans le dos. Norbert de Varenne reprit : — Non, vous ne me comprenez pas aujourd’hui, mais vous vous rappellerez plus tard ce que je vous dis en ce moment. Il arrive un jour, voyez-vous, et il arrive de bonne heure pour beaucoup, où c’est fini de rire, comme on dit, parce que derrière tout ce qu’on regarde, c’est la mort qu’on aperçoit. Oh ! vous ne comprenez même pas ce mot-là, vous, la mort. À votre âge, ça ne signifie rien. Au mien, il est terrible. (cont.) |
| Guy de Maupassant Bel-Ami |