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083 Guy de Maupassant Bel-Ami 1885 |
| IV Georges Duroy dormit mal, tant l’excitait le désir de voir imprimé son article. Dès que le jour parut, il fut debout, et il rôdait dans la rue bien avant l’heure où les porteurs de journaux vont, en courant, de kiosque en kiosque. Alors il gagna la gare Saint-Lazare, sachant bien que la Vie Française y arriverait avant de parvenir dans son quartier. Comme il était encore trop tôt, il erra sur le trottoir. Il vit arriver la marchande, qui ouvrit sa boutique de verre, puis il aperçut un homme portant sur sa tête un tas de grands papiers pliés. Il se précipita : c’étaient le Figaro, le Gil-Blas, le Gaulois, l’Événement, et deux ou trois autres feuilles du matin ; mais la Vie Française n’y était pas. Une peur le saisit : « Si on avait remis au lendemain les Souvenirs d’un chasseur d’Afrique, ou si, par hasard, la chose n’avait pas plu, au dernier moment, au père Walter ? » En redescendant vers le kiosque, il s’aperçut qu’on vendait le journal, sans qu’il l’eût vu apporter. Il se précipita, le déplia, après avoir jeté les trois sous, et parcourut les titres de la première page. — Rien. — Son cœur se mit à battre ; il ouvrit la feuille, et il eut une forte émotion en lisant, au bas d’une colonne en grosses lettres : « Georges Duroy ». Ça y était ! quelle joie ! Il se mit à marcher, sans penser, le journal à la main, le chapeau sur le côté, avec une envie d’arrêter les passants pour leur dire : « Achetez ça — achetez ça ! Il y a un article de moi ». Il aurait voulu pouvoir crier de tous ses poumons, comme font certains hommes, le soir, sur les boulevards : « Lisez la Vie Française, lisez l’article de Georges Duroy : Les Souvenirs d’un chasseur d’Afrique ! » Et, tout à coup, il éprouva le désir de lire lui-même cet article, de le lire dans un endroit public, dans un café, bien en vue. Et il chercha un établissement qui fût déjà fréquenté. Il lui fallut marcher longtemps. Il s’assit enfin devant une espèce de marchand de vin où plusieurs consommateurs étaient déjà installés, et il demanda : « Un rhum », comme il aurait demandé : « Une absinthe », sans songer à l’heure. Puis il appela : « Garçon, donnez-moi la Vie Française ». Un homme à tablier blanc accourut : — Nous ne l’avons pas, monsieur, nous ne recevons que le Rappel, le Siècle, la Lanterne, et le Petit Parisien. Duroy déclara, d’un ton furieux et indigné : — En voilà une boîte ! Alors, allez me l’acheter. Le garçon y courut, la rapporta. Duroy se mit à lire son article ; et plusieurs fois il dit, tout haut : Très bien, très bien ! pour attirer l’attention des voisins et leur inspirer le désir de savoir ce qu’il y avait dans cette feuille. Puis il la laissa sur la table en s’en allant. Le patron s’en aperçut, le rappela : — Monsieur, monsieur, vous oubliez votre journal ! Et Duroy répondit : — Je vous le laisse, je l’ai lu. Il y a d’ailleurs aujourd’hui, dedans, une chose très intéressante. Il ne désigna pas la chose, mais il vit, en s’en allant, un de ses voisins prendre la Vie Française sur la table où il l’avait laissée. Il pensa : « Que vais-je faire, maintenant ? » Et il se décida à aller à son bureau toucher son mois et donner sa démission. Il tressaillait d’avance de plaisir à la pensée de la tête que feraient son chef et ses collègues. L’idée de l’effarement du chef, surtout, le ravissait. Il marchait lentement pour ne pas arriver avant neuf heures et demie, la caisse n’ouvrant qu’à dix heures. Son bureau était une grande pièce sombre, où il fallait tenir le gaz allumé presque tout le jour en hiver. Elle donnait sur une cour étroite, en face d’autres bureaux. Ils étaient huit employés là dedans, plus un sous-chef dans un coin, caché derrière un paravent. Duroy alla d’abord chercher ses cent dix-huit francs vingt-cinq centimes, enfermés dans une enveloppe jaune et déposés dans le tiroir du commis chargé des payements, puis il pénétra d’un air vainqueur dans la vaste salle de travail où il avait déjà passé tant de jours. Dès qu’il fut entré, le sous-chef, M. Potel, l’appela : — Ah ! c’est vous, monsieur Duroy ? Le chef vous a déjà demandé plusieurs fois. Vous savez qu’il n’admet pas qu’on soit malade deux jours de suite sans attestation du médecin. Duroy, qui se tenait debout au milieu du bureau, préparant son effet, répondit d’une voix forte : — Je m’en fiche un peu, par exemple ! Il y eut parmi les employés un mouvement de stupéfaction, et la tête de M. Potel apparut, effarée, au-dessus du paravent qui l’enfermait comme une boîte. Il se barricadait là dedans, par crainte des courants d’air, car il était rhumatisant. Il avait seulement percé deux trous dans le papier pour surveiller son personnel. On entendait voler les mouches. Le sous-chef, enfin, demanda avec hésitation : — Vous avez dit ? — J’ai dit que je m’en fichais un peu. Je ne viens aujourd’hui que pour donner ma démission. Je suis entré comme rédacteur à la Vie Française avec cinq cents francs par mois, plus les lignes. J’y ai même débuté ce matin. Il s’était pourtant promis de faire durer le plaisir ; mais il n’avait pu résister à l’envie de tout lâcher d’un seul coup. L’effet, du reste, était complet. Personne ne bougeait. Alors Duroy déclara : — Je vais prévenir M. Perthuis, puis je viendrai vous faire mes adieux. Et il sortit pour aller trouver le chef, qui s’écria en l’apercevant : — Ah ! vous voilà. Vous savez que je ne veux pas… L’employé lui coupa la parole : — Ce n’est pas la peine de gueuler comme ça… M. Perthuis, un gros homme rouge comme une crête de coq, demeura suffoqué par la surprise. Duroy reprit : — J’en ai assez de votre boutique. J’ai débuté ce matin dans le journalisme, où on me fait une très belle position. J’ai bien l’honneur de vous saluer. Et il sortit. Il était vengé. Il alla en effet serrer la main de ses anciens collègues, qui osaient à peine lui parler, par peur de se compromettre, car on avait entendu sa conversation avec le chef, la porte étant restée ouverte. Et il se retrouva dans la rue avec son traitement dans sa poche. Il se paya un déjeuner succulent dans un bon restaurant à prix modérés qu’il connaissait ; puis, ayant encore acheté et laissé la Vie Française sur la table où il avait mangé, il pénétra dans plusieurs magasins où il acheta de menus objets, rien que pour les faire livrer chez lui et donner son nom : « Georges Duroy ». Il ajoutait : « Je suis le rédacteur de la Vie Française. » Puis il indiquait la rue et le numéro, en ayant soin de stipuler : « Vous laisserez chez le concierge. » Comme il avait encore du temps, il entra chez un lithographe qui fabriquait des cartes de visite à la minute, sous les yeux des passants ; et il s’en fit faire immédiatement une centaine, qui portaient, imprimée sous son nom, sa nouvelle qualité. Puis il se rendit au journal. Forestier le reçut de haut, comme on reçoit un inférieur : — Ah ! te voilà, très bien. J’ai justement plusieurs affaires pour toi. Attends-moi dix minutes. Je vais d’abord finir ma besogne. Et il continua une lettre commencée. À l’autre bout de la grande table, un petit homme très pâle, bouffi, très gras, chauve, avec un crâne tout blanc et luisant, écrivait, le nez sur son papier, par suite d’une myopie excessive. Forestier lui demanda : — Dis donc, Saint-Potin, à quelle heure vas-tu interviewer nos gens ? — À quatre heures. — Tu emmèneras avec toi le jeune Duroy ici présent, et tu lui dévoileras les arcanes du métier. — C’est entendu. Puis, se tournant vers son ami, Forestier ajouta : — As-tu apporté la suite sur l’Algérie ? Le début de ce matin a eu beaucoup de succès. Duroy, interdit, balbutia : — Non, — j’avais cru avoir le temps dans l’après-midi, — j’ai eu un tas de choses à faire, — je n’ai pas pu… L’autre leva les épaules d’un air mécontent : — Si tu n’es pas plus exact que ça, tu rateras ton avenir, toi. Le père Walter comptait sur ta copie. Je vais lui dire que ce sera pour demain. Si tu crois que tu seras payé pour ne rien faire, tu te trompes. Puis, après un silence, il ajouta : — On doit battre le fer quand il est chaud, que diable ! Saint-Potin se leva : — Je suis prêt, dit-il. Alors Forestier se renversant sur sa chaise, prit une pose presque solennelle pour donner ses instructions, et, se tournant vers Duroy : — Voilà. Nous avons à Paris depuis deux jours le général chinois Li-Theng-Fao, descendu au Continental, et le rajah Taposahib Ramaderao Pali, descendu à l’Hôtel Bristol. Vous allez leur prendre une conversation. Puis, se tournant vers Saint-Potin : — N’oublie point les principaux points que je t’ai indiqués. Demande au général et au rajah leur opinion sur les menées de l’Angleterre dans l’Extrême-Orient, leurs idées sur son système de colonisation et de domination, leurs espérances relatives à l’intervention de l’Europe, et de la France en particulier, dans leurs affaires. Il se tut, puis il ajouta, parlant à la cantonade : — Il sera on ne peut plus intéressant pour nos lecteurs de savoir en même temps ce qu’on pense en Chine et dans les Indes sur ces questions, qui passionnent si fort l’opinion publique en ce moment. Il ajouta, pour Duroy : — Observe comment Saint-Potin s’y prendra, c’est un excellent reporter, et tâche d’apprendre les ficelles pour vider un homme en cinq minutes. Puis il recommença à écrire avec gravité, avec l’intention évidente de bien établir les distances, de bien mettre à sa place son ancien camarade et nouveau confrère. Dès qu’ils eurent franchi la porte, Saint-Potin se mit à rire et dit à Duroy : — En voilà un faiseur ! Il nous la fait à nous-mêmes. On dirait vraiment qu’il nous prend pour ses lecteurs. Puis ils descendirent sur le boulevard, et le reporter demanda : — Buvez-vous quelque chose ? — Oui, volontiers. Il fait très chaud. Ils entrèrent dans un café et se firent servir des boissons fraîches. Et Saint-Potin se mit à parler. Il parla de tout le monde et du journal avec une profusion de détails surprenants. — Le patron ? Un vrai juif ! Et vous savez, les juifs, on ne les changera jamais. Quelle race ! Et il cita des traits étonnants d’avarice, de cette avarice particulière aux fils d’Israël, des économies de dix centimes, des marchandages de cuisinière, des rabais honteux demandés et obtenus, toute une manière d’être d’usurier, de prêteur à gages. — Et avec ça, pourtant, un bon zig qui ne croit à rien et roule tout le monde. Son journal, qui est officieux, catholique, libéral, républicain, orléaniste, tarte à la crème et boutique à treize, n’a été fondé que pour soutenir ses opérations de bourse et ses entreprises de toute sorte. Pour ça il est très fort, et il gagne des millions au moyen de sociétés qui n’ont pas quatre sous de capital… Il allait toujours, appelant Duroy « mon cher ami ». — Et il a des mots à la Balzac, ce grigou. Figurez-vous que, l’autre jour, je me trouvais dans son cabinet avec cette antique bedole de Norbert, et ce Don Quichotte de Rival, quand Montelin, notre administrateur, arrive, avec sa serviette en maroquin sous le bras, cette serviette que tout Paris connaît. Walter leva le nez et demanda : « Quoi de neuf ? » Montelin répondit avec naïveté : « Je viens de payer les seize mille francs que nous devions au marchand de papier. » Le patron fit un bond, un bond étonnant. — Vous dites ? — Que je viens de payer M. Privas. — Mais vous êtes fou ! — Pourquoi ? — Pourquoi… pourquoi… pourquoi… Il ôta ses lunettes, les essuya. Puis il sourit, d’un drôle de sourire qui court autour de ses grosses joues chaque fois qu’il va dire quelque chose de malin ou de fort, et avec un ton gouailleur et convaincu, il prononça : « Pourquoi ? Parce que nous pouvions obtenir là-dessus une réduction de quatre à cinq mille francs. » Montelin, étonné, reprit : « Mais, monsieur le directeur, tous les comptes étaient réguliers, vérifiés par moi et approuvés par vous… » Alors le patron, redevenu sérieux, déclara : « On n’est pas naïf comme vous. Sachez, monsieur Montelin, qu’il faut toujours accumuler ses dettes pour transiger. » Et Saint-Potin ajouta, avec un hochement de tête de connaisseur : — Hein ? Est-il à la Balzac, celui-là ? Duroy n’avait pas lu Balzac, mais il répondit avec conviction : — Bigre, oui. Puis le reporter parla de Mme Walter, une grande dinde, de Norbert de Varenne, un vieux raté, de Rival, une ressucée de Fervacques. Puis il en vint à Forestier : — Quant à celui-là, il a de la chance d’avoir épousé sa femme, voilà tout. Duroy demanda : — Qu’est-ce au juste que sa femme ? Saint-Potin se frotta les mains : — Oh ! une rouée, une fine mouche. C’est la maîtresse d’un vieux viveur nommé Vaudrec, le comte de Vaudrec, qui l’a dotée et mariée… Duroy sentit brusquement une sensation de froid, une sorte de crispation nerveuse, un besoin d’injurier et de gifler ce bavard. Mais il l’interrompit simplement pour lui demander : — C’est votre nom, Saint-Potin ? L’autre répondit avec simplicité : — Non, je m’appelle Thomas. C’est au journal qu’on m’a surnommé Saint-Potin. Et Duroy, payant les consommations, reprit : — Mais il me semble qu’il est tard et que nous avons deux nobles seigneurs à visiter. Saint-Potin se mit à rire : — Vous êtes encore naïf, vous ! Alors vous croyez comme ça que je vais aller demander à ce Chinois et à cet Indien ce qu’ils pensent de l’Angleterre ? Comme si je ne le savais pas mieux qu’eux, ce qu’ils doivent penser pour les lecteurs de la Vie Française. J’en ai déjà interviewé cinq cents de ces Chinois, Persans, Hindous, Chiliens, Japonais et autres. Ils répondent tous la même chose, d’après moi. Je n’ai qu’à reprendre mon article sur le dernier venu et à le copier mot pour mot. Ce qui change, par exemple, c’est leur tête, leur nom, leurs titres, leur âge, leur suite. Oh ! là-dessus, il ne faut pas d’erreur, parce que je serais relevé raide par le Figaro ou le Gaulois. Mais sur ce sujet le concierge de l’hôtel Bristol et celui du Continental m’auront renseigné en cinq minutes. Nous irons à pied jusque-là en fumant un cigare. Total : cent sous de voiture à réclamer au journal. Voilà, mon cher, comment on s’y prend quand on est pratique. Duroy demanda : — Ça doit rapporter bon d’être reporter dans ces conditions-là ? Le journaliste répondit avec mystère : — Oui, mais rien ne rapporte autant que les échos, à cause des réclames déguisées. Ils s’étaient levés et suivaient le boulevard, vers la Madeleine. Et Saint-Potin, tout à coup, dit à son compagnon : — Vous savez, si vous avez à faire quelque chose, je n’ai pas besoin de vous, moi. Duroy lui serra la main, et s’en alla. 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