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LEIÇON 72

  Setanta dosena leiçon (72)

  Tant ai mon còr...  
1 Coneissètz pas una autra cançon de Bernat de Ventadorn ? Ne connaissez-vous pas une autre chanson de Bernard de Ventadour ?
2 Si, escotatz aquela, que parla tanben d’Amor. Si, écoutez celle-là, qui parle aussi d'Amour.
     
  Tant ai mon còr plen de jòia..(1) J'ai mon cœur si plein de joie ...
3 Tant ai mon còr plen de jòia
Tot me desnatura ;
Flors blanca, vermelh’ e blòia
M’ sembla la freidura,
Qa’ab lo vent e ab la plòia
Me creis l’aventura,
Per que mos prètz monta e pòia
E mos chants melhura.
Tant ai al còr d’amor
De jòi e de dòuçor
Qu’iverns me sembla flor
E la neus verdura.
(3) J'ai mon cœur si plein de joie
que tout me paraît changer de nature (litt. : tout se «dénature» pour moi) ; la froidure me semble fleur blanche, vermeille et claire,

car avec le vent et la pluie croît
pour moi le bonheur; c'est pourquoi mon mérite monte et s'élève, et mon chant s'améliore.
J'ai au cœur tant d'amour,
de «jòi» et de douceur
que l'hiver me semble fleur
et la neige verdure.
4 Anar pòsc ses vestidura
Nuds en ma chamisa
que fin'amors m’assegura
De la freida bisa ;
E es fòls qui’s desmesara
E no’s ten de guisa :
Per qu’ieu ai pres de me cura,
Pòs que ai enquisa
La plus bela d’amor
Dont esper tant d’onor
Qu’en lòc de sa ricor
No vòlh aver Pisa (2) (3).
(4) Je peux aller sans vêture, nu en ma chemise, car l'amour parfait (fin amour) me protège de la froide bise.
Et fou est celui qui s'emporte et ne se tient pas en juste mesure : c'est pourquoi j'ai pris soin de me surveiller (litt : de moi) depuis que j'ai recherché d'amour la plus belle, de qui j'espère tarit d'honneur qu'au lieu de sa beauté (richesse) je ne veux posséder Pise.
     
    DEUXIÈME TEXTE
  — (Item) es autra tèrra quadrangla de dretas mesuras e a del cap aut e del bas 12, e dels costats 15; quanta es la sieua raiç ? Aquesta es la règula : multiplicatz la faça auta o la bassa per un dels latz, çò es 12 vegadas 15 fan 180. E tant es la sieua raiç, çò es la mesura de totas las faças de la tèrra. Soit une terre à quatre angles droits dont les bases, la supérieure et l'inférieure, mesurent 12 et les côtés 15. Quelle est sa racine (carrée) ? Voici la règle : multipliez l'une ou l'autre des bases par l'un des côtés, soit 12 fois 15 : 180. Sa racine équivaut à la mesure (moyenne) des côtés de la terre.

NOTES
(1) Les Troubadours différenciaient «la jòia» du «jòi» qui est «la joie, la félicité suprême» obtenue par l'application des vertus telles que Paratge «égalité», «Amor» etc, comme nous l'avons vu leçon 71.
(2) Dans cette poésie sont présents un grand nombre de mots-clefs de la philosophie des troubadours : prètz «mérite», melhurar «améliorer», amor «amour», jòi «joie suprême»... fin'amor «pur amour», mesura «mesure», onor «honneur», ricor «richesse».
(3) Il préfère son amour à la grande beauté de la ville de Pise.
NOTES (suite)
Ces deux poèmes de «Bernât de Ventadorn» vous montrent clairement que l'Amour des Troubadours est aux antipodes de celui, par ailleurs bien gentil, chanté par certains guitaristes modernes qui émeuvent les jeunes filles sentimentales. Il s'agit d'une véritable Philosophie à la recherche de la Perfection et de l'Absolu, diamétralement opposée à une certaine idée bestiale de l'amour-pornographie, qui s'étale, avec souvent la bénédiction officielle, dans les rues de notre XXème siècle, rappelant singulièrement la décadence romaine, si proche de l'arrivée des «barbares».
 
(1) Ce passage est extrait du Compendion de l'Abaco de Francés Pellós, traité de mathématiques écrit en occitan à la fin du XVème siècle. Ce traité fut réédité en 1967 par la Revue des Langues Romanes; le texte en fut établi par Robert Lafont, d'après l'édition de 1492. Cet extrait a pour but de montrer que l'occitan est aussi une langue scientifique, et non pas seulement une «langue de la campagne», comme on a pu le prétendre.
Il ne faudrait pas oublier que, depuis le Xlème siècle, on a écrit en occitan des ouvrages de médecine, de linguistique, de philosophie, etc.
(2) La langue est celle de Nice. Remarquez simplement le mot r
ègula, proparoxiton d'emprunt au latin, pétrifié à Nice, où l'on en a d'autres, même dans la langue populaire; lang. règla.